à dérouiller

Publié le par thierry de briel

QUAND  LA  CAMPAGNE  POSE   UNE COLLE

 

 

 

 

 

 

 

 

C’était dans une grande ville du Sud-est une période de fortes turbulences qui suivait le premier tour des législatives : la campagne électorale pour avait été éprouvante pour tous… Venant le plus souvent de faux frères déguisés en frères d’armes  que des adversaires déclarés les coups n’avaient pas manqué : bas, tordus, mauvais, doubles,  montés, sales, durs et les comptes avaient été faits et tous comptes faits restaient en lice pour le deuxième tour les deux adversaires habituels que – cher bon peuple – il faudrait bien que tu départages encore une fois DANISO et CHATILLON !

 

Depuis la guerre (…la dernière, çà suffit quand même !) on rencontrait toujours la même situation… au premier tour ils s’ignoraient, perdus dans la profusion et le spectacle du peu de professionnalisme des autres candidat, leurs outsiders mais au deuxième tour ils se retrouvaient, entre esthètes, se tenant par la barbichette ; et, comme ce n’étaient pas de tapettes, ce fameux deuxième tour était toujours…sanglant. (Je parle de la campagne électorale, bien entendu… quoique…)

 

Aucun des deux ne pouvait être certain de l’emporter sur l’autre et leurs fidèles comptaient et recomptaient les vois du premier tour, préjugeant de celles qui pourraient se reporter sur leur cher gourou, y ajoutant celles des électeurs n’ayant pas voté au premier tour et qui viendraient spécialement séparer les inséparables etc etc. Périodes d’euphorie et d’abattement se succédaient à un rythme accéléré à mesure que l’on se rapprochait du dimanche fatidique de ce fameux second et dernier tour.

 

Depuis la nuit des temps, tout avait été utilisé : les tracts anonymes, les faux bilans de mandats, la rumeur (très facile à lancer et très efficace sur la ville), l’attitude sous l’occupation, les histoires de fesses et celles de confesse ; l’aptitude ne suffisant pas, on avait essayé la moralité ; la moralité ne suffisant pas, on avait chargé d’anciens amis de tailler des costumes sur mesure… d’inventer au besoin de nouvelles histoires jusque là non révélées.

 

Qu’est-ce qu’on allait trouver cette fois-ci ? Que faire pour bouger les abstentionnistes du premier tour ? Quel appât agiter devant les pêcheurs à la ligne muets comme des carpes ? Oui mais à quoi sert de récupérer les pêcheurs de chaque côté…  pour qu’ils s’entortillent leurs lignes par-dessus les urnes en balançant des votes croisés ? C’étaient les affres du moment, affreux !

 

DANISIO réfléchissait à tout cela : comment améliorer, voire quelques fois détourner, le courant de l’histoire, les lois des mathématiques, celles des humeurs, des pesanteurs… pour que tous pêcheurs, fidèles, sympathisants, brebis égarées sur les petits candidats, allergiques à CHATILLON, tous, viennent voter DANISIO dimanche prochain ? Son délire allait si loin qu’il voyait ses ennemis voter en masse pour lui ! Les CHATILLON votaient DANISIO sans problème ce beau dimanche de printemps! C’était un rêve avant l’aurore bien sûr mais pas si fou que cela car DANISIO ne manquait pas de ressources et cette fois-là il sût –comme on le verra- transformer, à peu de frais, le rêve en réalité… ce qui est la martingale suprême pour un homme politique, presque le grand œuvre de l’alchimiste !

 

Le mercredi précédant le deuxième tour, vers deux heures du matin, dans une rue du centre-ville, seuls les surmulots attardés sous les poubelles avaient pu voir DANISIO - en personne- décoller avec une extrême précaution deux affichettes dites « papillon » portant l’unique mention « votez CHATILLON ».

Les affichettes de soixante centimètres sur vingt cinq étaient à fond orange presque fluorescent et les caractères imprimés énormes et rouges ; elles servaient à compléter les grandes affiches classiques de son adversaire et, quelques fois, il faut le dire, à barrer les affiches DANISIO… les colleurs de DANISIO avaient d’ailleurs le même genre d’affichettes mais portant DANISIO pour des missions strictement symétriques…l’équilibre régnait.

 

Qu’est-ce que DANISIO voulait bien faire de ces affichettes CHATILLON ? Les garder en souvenir, trophées d’une bataille de plus ? Mais enlever lui même sur la voie publique, bien qu’avec ménagement, une affiche de son adversaire est, pour un candidat, une prise de risque équivalente celle de la pose d’un pain de plastic devant un commissariat pour un quidam.

 

Bref, tout c’était bien passé et à huit heures, l’infatigable DANISIO était devant son imprimeur et lui demandait, dans le plus grand secret et en toute urgence, de tirer à l’identique et en grand nombre les « votez CHATILLON » arrachés à la nuit et qu’il lui présentait.

 

L’imprimeur qui n’avait jamais tiré que du « votez DANISIO » crut vivre un mauvais cauchemar : DANISIO l’obligeait à tirer du CHATILLON ?

Il voulut un minimum d’éclaircissements, c’était beaucoup demander et l’artisan du faire semblant de comprendre une explication qui n’en était pas une. Ces fins de campagne sont décidément très éprouvantes !

 

« Enfin si j’imprime maintenant pour les deux adversaires, je ne vais pas me plaindre ! »

« Attention, c’est secret ! »

« Oui, bien compris… je suppose que je ne met pas le nom de mon imprimerie en petits caractères comme la loi nous oblige ? »

« Non tu mets celui de ton concurrent, comme sur l’affiche-papillon… à l’identique ! »

« Ca me fait quand même mal au pipi de mettre leur nom à ces deux salauds, CHATILLON et mon cher collègue ! »

 

Il procéda aussitôt à quelques essais de caractères, de couleur, quelques réglages de marge et de coupe des rotatives et le flux fluo inonda les tapis roulants… pour la plus grande gloire de CHATILLON ? Le tout, bien emballé dans des paquets de papier kraft, fila dans la voiture de DANISIO puis dans la permanence de campagne du susdit.

 

Là, ce fut encore autre chose !... une réunion épique avec les colleurs d’affiche de DANISIO – c’est vrai que ce ne sont pas des intellectuels, des larges d’esprit… alors afficher CHATILLON pour faire perdre CHATILLON !

 

(Je crois bien d’ailleurs que tous n’ont toujours pas compris à l’heure où je vous parle car ils disent encore : « tu te souviens quand DANISIO a pété les plombs et nous a fait coller pour CHATILLON »)

 

Maudits papillons, ils auraient préféré les brûler sur place publique sous le nez des gros bras d’en face, les vrais afficheurs de CHATILLON !

En plus ce n’était pas le job habituel ce qu’on leur demandait : la colle, c’était une colle à l’acétone très puissante, à l’acétone, qui vous emboucanait les bronchioles au lieu de la colle de poisson si couleur locale !

 

« Enfin le patron, il sait ce qu’il fait ! Espérons-le ! »

 

Bizarres les consignes, elles aussi… et à défaut de comprendre, il fallait obéir :

 

Il y avait lieu d’afficher dans tous les endroits qui d’habitude sont interdits, jugez plutôt :

-         sur les abribus « sur les horaires des bus, c’est encore mieux »,

-         sur les panneaux de signalisation, et les panneaux d’annonces légales,

-         sur les affiches même de DANISIO « c’est un comble, il faut recouvrir les affiches du patron avec celles de CHATILLON »,

-         sur les pare-brise des véhicules en stationnement avec cette fameuse colle à l’acétone, « j’te dis pas le travail ! »,

-         il fallait aussi fuir l’équipe adverse d’afficheurs « d’habitude on se cogne… il faut dire que s’ils nous voient en train d’afficher  CHATILLON au lieu de DANISIO, ils tombent raides tous seuls ! »

 

DANISIO devait terminer enfin par la date et l’heure précise de la manoeuvre :

 

«L’affichage se fera dans la nuit de samedi à dimanche entre trois et cinq heures du matin… »

 

« Mais c’est interdit… ! On ne peut plus faire campagne le jour du scrutin ! »

 

« Justement… »

 

Quelques-uns ont commencé à comprendre ou du moins pris l’air de ceux qui comprennent. De toute façons cela ne leur posait pas vraiment de problème moral ou de légalité, la majorité des colleurs de DANISIO étant, comme la plupart des membres de ces confréries de bénévoles, de petits malfrats proposant leurs services contre la garantie donnée ou supposée d’une certaine protection.

 

« Hardi les citoyens, allez voter ! » La messe ou le PMU, le pâtissier, belle-maman,  autant d’étapes facultatives du circuit de ce dimanche et aussi le bureau de vote en étape obligatoire.

 

Dans le quartier choisi par DANISIO pour son affichage en faveur de CHATILLON -le quartier précisément où CHATILLON réalisait ses meilleurs scores- on assistait dans la rue à un spectacle affligeant de bonnes ouailles de CHATILLON s’apprêtant à prendre leur voiture pour se rendre au bureau de vote et découvrant le papillon orange barrant le pare-brise. On les voyait ensuite grattant frénétiquement avec tout objet possible le papier de soutien à CHATILLON qui s’entêtait à adhérer au verre trempé, feuilleté ne permettant plus un vue quelconque depuis l’intérieur de l’habitacle. Avant de monter dans la voiture pour voter CHATILLON, il fallait décoller le CHATILLON à la secotine ! Avec les clefs, avec l’ongle on improvisait des spatules ; on s’indignait, on engageait des commentaires d’un véhicule à l’autre :

 

« Il est devenu fou ce CHATILLON, s’il veut gagner à tout prix, il va voir comment on va voter cette fois-ci ! »

 

Même ceux qui allaient à pied transpiraient l’adrénaline en voyant leur véhicule au stationnement, leur boîte à lettres ou les panneaux de signalisation. Brebis piquées au plus vif des mamelles, elles se rendaient enragées à l’urne pour y inverser leurs convictions en brandissant un bulletin DANISIO vengeur quoique un peu collant. D’autres abandonnaient l’étape obligatoire du bureau de vote écoeurés par tant de bêtise du staff CHATILLON.

 

Toute la matinée les permanences des deux protagonistes croulaient sous les appels de réprobation pour CHATILLON, de compassion pour DANISIO. Ce dernier s’offrit le luxe d’appeler son adversaire vers dix heures :

 

« Ola CHATILLON ? Qu’est-ce qu’on me dit : tu as affiché un peu n’importe où cette nuit ? Tu sais que c’est interdit… ? »

 

« DANISIO ne me prend pas en plus pour un imbécile, ce sont tes sbires qui ont affiché mon nom partout pour indisposer mes électeurs… »

 

« Moi, afficher pour toi ? Tu vas mal… il est temps que la campagne se termine, il faut te reposer CHATILLON… ce n’est pas de ma faute si tu ne sais pas tenir tes partisans… »

 

CHATILLON mesurant l’étendue du désastre tenta    un :

 

« Arrête DANISIO, je suis au courant de tout… tu as fait imprimer et apposer mes petites affiches… »

 

DANISIO choisit alors d’être Auguste dans sa clémence :

 

« Dis, je ne ferai rien si je gagne, rassure-toi car je pourrai te faire poursuivre pour dépassement du temps de la campagne électorale, collage sur des emplacements protégés… tu vois c’est notre vieille amitié qui te sauve ! »

 

Dans la journée le bureau des élections de la préfecture avait essayé de tirer tout cela au clair, un fonctionnaire appela la permanence de DANISIO mais DANISIO était introuvable. Il trouva CHATILLON qui lui affirma « que les affiches CHATILLON n’étaient pas à lui »… incompréhensible !

 

En plus il n’y avait pas de plainte.

 

Le soir, après dépouillement, on vit DANISIO triompher avec le soutien d’un renfort inattendu de voix, « à croire que même les électeurs CHATILLON du premier tour avaient voté pour lui au deuxième ! ».

 

Redevenu accessible DANISIO, une coupe de champagne à la main, affirma que :

 

« Malgré une campagne électorale très dure, où ses adversaires n’avaient pas hésité à user de moyens qu’il s’interdisait lui d’utiliser par respect pour le débat démocratique, voire de procédés illégaux. Les électeurs avaient tranché en portant leurs suffrages vers celui qui, dans le respect des lois, s’était montré responsable et avait gardé jusqu’au bout son sang-froid.

 

CHATILLON, oui, quant à lui en resta là… s’il est dommage qu’un tricheur gagne et que l’on perde de ce fait, il est encore plus grave, surtout dans le Sud, d’être ridiculisé par l’astuce de son rival.

 

Après un coup de Jarnac, de Trafalgar, du lapin… c’est le coup d’arrêt

Après le coup en vache…c’est le coup de collier !

Après d’autres coups d’essais, c’est le coup d’envoi, le coup de chance, de veine, de pot, de fion… ! Courage CHATILLON ainsi va la politique !

 

 

 

 

Publié dans oreillesdemidas

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