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DESORDRES CLAIRONNANTS
« Le rire : du mécanique plaqué sur du vivant » BERGSON
A cinq heures du mat: clairon ! En réalité l’éraillement (ou le déraillement) agressif d’une vieille bande de magnétophone, saturée des cris d'agonie recueillis auprès des derniers clairons existant encore. La journée commençait très rude pour le régiment, une grande journée, celle 14 juillet.
La cérémonie était bien prévue à dix heures mais il fallait ce petit décalage pour disposer les troupes, les inspecter, les vérifier, les ré inspecter et les revérifier. Toute la hiérarchie devait en effet, en débutant par le bas, pouvoir se rendre compte si rien ne manquait à l'ordre militaire exigé, à la perfection des armes : « France mère des Arts, des Armes et des lois », (« tu m’as nourri longtemps du lait de ta mamelle » : çà, faut que je le supprime…)
A six heures trente, soit au premier soleil de la prise de la Bastille fêtée, les bidasses prenaient position sur la place dite place d'armes en formant un U majuscule aux jambages épais couleur uniforme et humant l’air encore frais du matin. C'était l'annuelle et seule contribution aux armes de ce chef-lieu reconnaissant à une République bicentenaire !
De six heures trente à dix heures, il fallait bien ces quelques instants pour que les torses soient bien calés sur jambes comme bustes sur piédestaux, que les godillots soient bien plantés dans l'asphalte comme bornes kilométriques ou lampadaires sur trottoirs... (Est-ce que les bornes et lampadaires ne sont pas d’ailleurs des militaires oubliés d’une autre cérémonie ?)
Plantés mais pas n'importe où : le U était pour l'heure matérialisé par quatre piquets de fer reliés par un cordeau bien tendu. Les piou-pious étaient bien alignés derrière, pattes en arceau au « ...epos » et pattes en pilier au « gad…vous ».
« Gad…vous », « ...epos », « gad…vous », « ...epos » « gad…vous », « ...epos » : pilier, arceau, pilier, arceau... : ils étaient complètement les piliers et arceaux d'une cathédrale aux multiples nefs à géométrie variable.
Très versé dans le gothique, grand architecte de l’univers, l'Adjudant-chef surveillait les prestations de ces charpentes d'un bois plein de sève, élastiques, mais qu’il importait de maîtriser... Pas question en effet de tour de Pise ni de ruines romantiques : tout se redressait du regard, de voix et au besoin du plat de la main ; cette dextérité éclairée mais sans nuances s'accompagnait de formules certainement rituelles du genre : « Voufoutez d’ma g’ule », « Im’fra2jours » ou « Zetpas duflan... quèque jédi ? »
L'AdjChef (pourquoi ai-je d’abord écrit l’HadjChief ? Là, de jeu de mots pervers je ne veux point !), l’Adjchef, sauf son respect, n'était pas gracile : s'il avait été fait à l'image d'un dieu, il avait dû déborder un peu du moule : ses rondeurs étaient impressionnantes, son ventre ressemblait à l'avant de la regrettée voiturette Isetta Velam (sous-traitance de BMW Volk 1956). Il en avait hérité le nom par la grâce de dizaines de contingents qui avaient croisé sa route. Mais le temps passant avec l’oubli de la voiture-œuf, plus personne ne le surnommait Isetta et on lui attribuait maintenant le frais alias d’ « anisette ».
On avait préféré ce surnom plus adapté à son environnement. Il passait en effet beaucoup de temps dans ses foyers (pas les double foyers mais les foyers à boire) ; il était même, sans aucune preuve, force est de l'avouer, réputé servir de gabarit pour dessiner les surplombs de comptoirs et de test pour éprouver la solidité des tabourets de bar; une sorte de mètre étalon à sa manière, de référence en tous cas !
L'AdjChef allait et venait des deux côtés du cordeau, l'enjambant allègrement, distribuant les injonctions et les approbations, son gros ventre agité tel celui d'une parturiente au stade pièce de cinq francs (0,751879 Euro). Le képi avait du mal à suivre les demi-tours risqués que l'urgence imposait : quelque chose le perturbait en effet (pas le képi mais l’Adjudant) et il ne pouvait pas trouver quoi ou qu'est-ce.
Nécessité était pour lui de prendre du recul, puis, d'un pas rapide, de zoomer vers la ribambelle humaine et marron accrochée aux cordeaux… nécessité aussi de retrouver le point d'impact du soleil du solstice d'été, la diagonale de la pyramide de Kéops, les proportions du nombre d'or, le passage en troisième dimension de l'anneau de Möbius, les segments du bonhomme de Vitruve. ..Tous ces relevés et paramètres synthétisés par son génie l'animaient en tous cas d’une gestuelle quasi-automatique !
Au double bang d'un " ... P’és’tez armes !" son pied qui traînait jusqu'à terre, se prit dans le chanvre tendu le long du U et, tandis que, quitte à alerter tout le quartier alentour, le vrombissement déclinant d'un gros porteur touché en plein vol s’imposa, incontournable, aux oreilles de la troupe stupéfaite... la patrouille de France ?
Non, un pet, une louffe, une caisse dépassant l'entendement (et ce n'est pas vaine expression) venait de retentir restituant du même coup, sans l'aide d'un magnétophone ni même d'un vieux la Voix de Son Maître, le chant d’un clairon contrarié que l'on désenrouerai après tant d’aubes brumeuses des quartiers et bivouacs d'antan !
C'était là le raccourci du son militaire origines à nos jours, qui justifia, j'en suis sûr silence recueilli qu'observèrent pour un temps, les rangs juvéniles...
Il fallut en effet les contorsions du même fondement charnu (et que l'on sait coupable), tendant d'arracher notre personnage à un sol plus qu'accueillant, pour que arches et piliers se gondolent en tous sens, une vraie ruine de l'architecture par 6,9 à l’échelle de Richter !
Mais les trompettes du courroux, cette fois vocales, suivirent très vite la si ronde prestation du clairon !
Sachez tout de même qu’après « Isetta », « Anisette » notre héros fut affublé d’un nouveau blase et le garda jusqu’à sa retraite : on l’appelait désormais « Sanisette ». Bel exemple de la vitalité de la langue populaire !
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