gitan suspends ton vol !

Publié le par thierry de briel

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Ô TEMPS SUSPENDS TON VOL ! …

 

 

 

…et vous, heures propices suspendez votre cours !

 

 Lamartine, (Le Lac)…

 

 

 

(J’ai beau avoir suivi pas mal d’études, je n’ai jamais vu une heure de cours suspendue pour que l’on puisse aller tous uriner… l’imagination des poètes c’est quelque chose !)

Comme il n’y a pas le feu au lac, je vais prendre le temps de vous raconter une petite chronique…

Jeune stagiaire, frais émoulu (frais ? bof… mais bien moulu !) d’un an d’école supérieure de police, j’effectuais mes deux mois d’apprentissage en sûreté urbaine, le versant judiciaire du travail de commissariat.

Nous avions assez brillamment mis fin aux activités, on ne peut plus artisanales, d’une bande de « gens du voyage » (le malheur c’est qu’ils ne l’étaient pas tant que ça, du voyage…  quand ils étaient là, quelle douleur !... normal c’est dentaire !) qui écumaient châteaux, manoirs et chaumières de la région…

Tandis que nos gens écumaient maintenant en cellule, leur butin composé d’œuvres d’art, meubles, trumeaux, manteaux de cheminées, tapis, tapisseries, porcelaines, services de table divers, bibelots, bijoux anciens encombraient le moindre recoin de notre hôtel de police vétuste uniquement composé de recoins !

Pour libérer nos précieux coins et recoins nous fûmes donc, en toute logique, obligés d’exécuter une nécessaire danse des canards : des listes détaillées de tous ces objets précieux parurent donc dans les différents quotidiens locaux avec un rendez-vous pour une exposition, à jour dit, du contenu de toute la caverne d’Ali Baba dans la cour du commissariat.

Si nous avions bien quarante voleurs, nous ne pouvions, faute de moyens, engager quarante déménageurs…  Ali a du connaître le même problème !

(Pour faire court …) Disons que tout le personnel de la grande maison fut réquisitionné pour transférer la fine marchandise des recoins vers la cour.

Quelques antiquaires et brocanteurs venus aux nouvelles furent,  item, sommés d’apporter de l’aide ou de déguerpir sans rien connaître du trésor ni des plaignants qui allaient bientôt récupérer leur bien… Il est vrai de dire que ce procédé nous permit de profiter à l’envie des muscles et de l’expertise des mercantis, car aucun ne fit défaut !

Ainsi, pour cette grande manutention, je me trouvais attelé avec un homme de l’art, pas broque du tout, qui avait compris qu’une brocante - bien que de bric et de broc -  peut lâcher beaucoup de briques.

Après une dizaine d’allers et retours mi-pondérés mi-délestés (soit : « impedimenta et expedimenta » en latin d’antiquaire), nous  avions – comme on dit à Marseille - les bras « qui pendaient  jusque s’à terre » et les jambes «qu’on dirait des ressorts de chemin de fer »… quand nous vîmes dans la pénombre d’un réduit… trois horloges de type comtales à balancier de cuivre.

Cuivre, nacre, verre ciselé, bois précieux, fine marqueterie, mécaniques de précision et signatures à la main en travers de cadrans émaillés donnaient à ces tours - de près de deux mètres -  élevées au génie humain, un air de grandes dames  dans leurs habits anciens.

Le professionnel ne put contenir un « oh ! » admiratif, confus mais respectueux, tel celui du page mis fortuitement en présence de la reine au bain, nue et alanguie ! Il m’expliqua les beautés évidentes et cachées de ces pendules, les tâta (après les grandes dames et la reine voici les tatas… quel parterre !), et me supplia de lui présenter le moment venu le plaignant aux trois jaquemarts (… !…?)

Je finis par lui dire : « Allez, cessez d’en faire une pendule ! Terminons notre besogne, mettons les deux plus petites sur la grande et zou, l’un devant, l’autre derrière, on les porte dans la cour ! »

Le petit bonhomme au teint de cire (d’antiquaire) protesta vaguement  qu’on prenait des risques (en bas latin, yiddish ou syrien, je ne sais…) et agrippa le fond de la grande pendule sous ses sœurs déployées devant lui, votre serviteur fit de même, les mains en bec vers l’arrière et tournant le dos aux objets et à notre homme,  et nous partîmes ainsi remontant le temps perdu.

Certains collègues nous croisant semblaient frappés de stupéfaction : ils avaient du penser- je le crois maintenant en y réfléchissant - avoir coupé la route du cortège funéraire de trois sœurs siamoises qu’un mauvais chirurgien n’aurait pas réussi à séparer ! Nous, avec une régularité d’horloge, réglions au mieux nos pas…

Nos pas oui, pas nos hauteurs ! Elles étaient très différentes et si mes bras étaient simplement tendus, les siens étaient contractés en permanence et son menton dépassait à peine du tas de pendules ! La fatigue survenant ou l’envie secrète de faire corps avec les trois double-corps entraîna mon aide jusqu’à la chute et je me retrouvais tirant seul, comme s’il s’agissait d’une brouette, la grande pendule du dessous (ah, vous la connaissez aussi ?)

Le spectacle rare de deux pendules vermoulues et explosées livrant au sol leurs rouages, leurs bris de verre, leurs écailles de laque, leurs tarets et leur noble poussière n’était rien à côté de la bande sonore de notre exploit : un tintement étouffé mais redondant,  comme d’outre-tombe, probablement apparenté à celui qui sonne la dernière heure du dernier jour avant les trompettes du jugement dernier, retentit, encadré de craquements et  gémissements, peut-être d’âmes perdues jaillissant de bois mortifiés par le temps… horrible !

Ce son reste fixé dans ma mémoire comme celui de la première « réduction » (exhumation des restes de différents défunts d’un caveau suivie d’une mise en bière dans une seule cercueil) à laquelle il ne fut donné d’assister : clapotis et gargouillis de la vase du caveau d’où on extrait les dépouilles mortelles, son creux des crânes que l’on dépose sans ménagement sur la pierre tombale… du rare là aussi !

En fait de mort et de survie, j’ai bien crû que notre brocanteur ne passerait pas l’heure (bref qu’il passerait… ou trépasserait, bizarre ça !), il courait dans la cour, cramoisi,  en s’arrachant les cheveux par touffes et en criant : « malheur sur nous nous avons cassé deux pendules ! Mais ce n’est pas possible ! »

Quant à moi, je restais un bon moment interdit comme le moribond que l’on croit mort et qui voit une main amie arrêter le balancier de la grande pendule familiale…

« Omnes vulnant ultima secat » : « toutes blessent la dernière (heure) tue », c’est ce que l’on écrivait sur les cadrans en parlant des heures : vous étiez donc averties mes horloges disparues !

Gitan suspends tes vols,  Adieu chères pendules !

 

 

 

 

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "

Lamartine (Le Lac)

 

 

 

Publié dans vécu

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